Bénin-législatives : un boycott total et une abstention historique aux urnes

La radio nationale n’a pas convaincu les 5 millions d’électeurs béninois à se rendre aux urnes pour élire leurs 83 députés. L’opposition, privée de candidats à la suite d’une révision de la loi électorale, avait appelé ses partisans à ne pas aller voter. L’abstention est massive.

Le Bénin, pays réputé pour être un exemple de démocratie en Afrique de l’Ouest, a voté ce dimanche 28 avril pour élire ses députés lors d’un scrutin historique où l’opposition n’a pas été autorisée à se présenter. Ces élections, marquées par une abstention massive et une coupure totale de l’internet, illustrent un tournant autoritaire du président Patrice Talon.

La radio nationale a appelé en vain les 5 millions d’électeurs béninois à « accomplir leur devoir de citoyen » et à se rendre aux urnes pour élire leurs 83 députés. Mais l’opposition, privée de candidats à la suite d’une révision de la loi électorale, avait appelé ses partisans à ne pas aller voter, en signe de protestation.

« La population n’est pas sortie »

Les Béninois, mécontentent de la situation dans leur grande majorité, ne sont pas descendus dans les rues pour manifester mais ont signifié leur désaccord en boudant les urnes en masse. Les rues étaient quasiment vides à travers le pays et notamment à Cotonou, la capitale économique, où les commerces et marchés sont restés fermés toute la journée par crainte d’échauffourées.

Dans les bureaux de vote, les électeurs ont défilé « au compte-gouttes », expliquait à la mi-journée Kpléli Glèlè Marius, président d’un bureau de vote de Sèmè-Kpodji, région de l’opposant en exil Sébastien Ajavon. Dans la dizaine de bureaux de vote visités par à Sèmè-Kpodji, aucun n’a dépassé les 35 votants sur plus de 400 inscrits.

Les représentants de la Commission électorale (CENA) ainsi que les observateurs des partis étaient atterrés et fatigués par des heures d’attente « On n’a jamais vu ça », confiait l’un d’eux au moment du dépouillement. « La population n’est pas sortie ».

« Une élection sans opposition, c’est quoi ça ? »

Dans la région d’Allada, la participation moyenne des bureaux visités dépassait difficilement les 20 %. Il semble que même les partisans du président ne se sont pas rendus aux urnes. « Je ne suis pas un opposant farouche. À vrai dire, je supporte le président Talon », explique Wilfrid Pokini. « Mais je ne soutiens pas cette élection. Une élection sans opposition, c’est quoi ça ? s’interroge ce commerçant de Porto Novo. Ça va trop loin ».

« La vague d’arrestations arbitraires de militants politiques et de journalistes et la répression des manifestations pacifiques ont atteint un niveau alarmant au Bénin », s’est inquiété Amnesty International dans un communiqué publié vendredi soir.

Le Parlement a approuvé fin 2018 la mise en place d’un nouveau code électoral pour simplifier le paysage politique et empêcher la prolifération des partis (plus de 250 dans un pays de 12 millions d’habitants). Toutefois, même les principaux mouvements de l’opposition ne sont pas parvenus à remplir les conditions imposées par la Céna et n’ont pu présenter leur liste.

« Il se prend pour plus grand que Dieu lui-même »

Cinq millions de Béninois étaient inscrits sur les listes électorales et ont eu jusqu’à 16 h pour choisir entre le Bloc Républicain et l’Union Progressiste, deux mouvements proches du président Patrice Talon. Beaucoup accusent le président Patrice Talon, élu en avril 2016, d’être à l’origine de cette situation.

« Il se prend pour plus grand que Dieu lui-même », pestait chef Ekpé, à la sortie d’un bureau de vote de Sèmè-Kpodji. La société civile béninoise ainsi que des représentants internationaux n’ont pas souhaité déployer d’observateurs en signe de mécontentement.

Les principaux opposants au président Talon vivent actuellement en exil, et récemment de nombreux militants, politiques ou journalistes ont été interpellés ou convoqués au commissariat.

C’était également la stupéfaction dimanche matin lorsque le pays s’est réveillé sans aucun accès aux réseaux sociaux pour la première fois de son histoire. Au cours de la journée, tout accès à internet a été coupé sur l’ensemble du territoire.

« Des incidents observés du centre vers le nord du pays ? »

Les informations recueillies dans 582 postes de vote suivis par les moniteurs de la plateforme électorale des organisations de la société civile du Bénin révèlent que dans 18% des postes de vote, des électeurs ont fait l’objet de tentative de pression, d’intimidation, de menaces, de troubles à l’ordre public de corruption ou de harcèlement. Dans 78% des postes de vote suivis, les forces de l’ordre présents n’ont pas influencé la liberté de vote. Au total, la plateforme a relevé 236 incidents dans les zones de supervision.

8 véhicules du député Bagoudou brûlés à Tchaourou
Un camion incendié par la population à Tchaourou situé au centre nord du pays
Dépouillement d’un bureau de vote à Bohicon ( centre du pays)
Bureaux de vote vide et vandalisés

 

Les incidents majeurs du scrutin

Tout au long de la journée de ce dimanche 28 avril 2019, l’ambiance au niveau des postes de vote s’est davantage détériorée. Ainsi, il a été relevé par les moniteurs de la plateforme les incidents ci-après:

  • des sorties de divinités locales à Savè ainsi que des cas de blessés à la suite d’accrochage entre militants des deux partis en lice et ceux de l’opposition,
  • un décès enregistré à Bantè après un accrochage entre population et forces de l’ordre,
  • un engin blindé de la police républicaine incendié à Savè après accrochage entre population et force de l’ordre,
  • un capitaine de l’armée pris en otage à Savè. Les populations ont exigé et obtenu en échange de sa libération, celle de huit (8) civils arrêtés ce dimanche matin,
  • à Parakou, un groupe de jeunes manifestants armés de gourdins, de machettes, de brique et d’armes modernes passe de poste de vote en poste de vote pour disperser et renvoyer les votants et les agents de bureau de vote. Il a été signalé un décès à la suite d’accrochage entre militants des partis en lice,
  • dans la Commune de Bantè, face aux violences perpétrées  par des manifestants, les forces de l’ordre se sont retirés  des centres de vote. Les téléphones de moniteurs et journalistes sont confisqués par les meneurs des mouvements,
  • à Parakou, des individus masqués ont pris d’assaut les trois arrondissements de la Commune en emportant les urnes. Les membres de poste de vote ont pris la fuite. Les moniteurs de la plateforme ont dû enlever leur uniforme pour se confondre à la foule,
  • dans certaines localités comme Klouékanmey, Banikoara, Dassari, Materi, …il a été noté des tentatives de fraude, d’achat de conscience, de bourrage d’urnes et d’intimidation,
  • dans certaines zones de Porto-Novo, il a été noté des actes de vandalisme.Au regard de ces constats, la plateforme électorale des organisateurs de la société civile recommande à la CENA et aux forces de l’ordre de ne pas perdre de vue les risques et menaces qui pourraient survenir dans la suite du processus déjà entaché par plusieurs irrégularités et faiblesses.

ElitesPress avec AFP

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