Côte d’Ivoire : 3ème mandat, le coup fatal de Ouattara

Après neuf ans à la tête de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara crée la surprise. A 78 ans, il est candidat à un troisième mandat présidentiel. Pourtant, en trente ans de vie politique, il affronte tous les obstacles, sans écorner son image à l’international. Retour sur le parcours d’un pionnier paradoxal, qui pourrait bien s’être porté lui-même un coup fatal.

J’ai décidé de répondre favorablement à l’appel de mes concitoyens […] Je suis donc candidat à l’élection présidentielle du 31 octobre”. Comme un symbole, c’est à la veille du 60e anniversaire de l’indépendance de la Côte d’Ivoire (le 6 août), qu’Alassane Ouattara annonce qu’il est candidat à un 3ème mandat. Après la mort de son dauphin, le premier ministre Amadou Gon Coulibaly, le chef de l’État revient sur sa parole en invoquant “l’intérêt supérieur de la nation”. En théorie, la Constitution ivoirienne limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Mais selon le pouvoir, l’adoption d’une nouvelle Constitution en 2016 a remis les compteurs à zéro.

Immédiatement, les poids lourds de l’opposition s’insurgent. Également candidat à 86 ans, l’ex-président Henri Konan Bédié déclare cette candidature “illégale”. Toujours exilé en France, l’ancien premier ministre Guillaume Soro, prévient dans le JDD qu’Alassane Ouattara “entraîne la Côte d’Ivoire dans un tunnel d’incertitudes, qui risque de l’atteindre également”. De son côté, l’ex-chef d’État Laurent Gbagbo est toujours retenu à la Haye où la Cour pénale internationale examine la demande d’un procès en appel après son acquittement pour crimes contre l’humanité durant les violences post-électorales de 2011. En plus de souffler sur les braises d’un pays à la stabilité fragile, Alassane Ouattara prend le risque de ternir l’image occidentalo-compatible qui l’a mené au sommet. Dans un tweet posté le 5 mars dernier, le président français Emmanuel Macron salue d’ailleurs la décision “historique”d’Alassane Ouattara de “ne pas être candidat”. Après ce revirement, la retraite “bien méritée” à laquelle Alassane Ouattara affirmait aspirer il y a peu, semble déjà loin.

L’homme de la situation

“Les élites étrangères se reconnaissent en lui. Il n’a pas d’attache à un village ivoirien et il a étudié dans leurs écoles”, affirme le politologue spécialiste de la Côte d’Ivoire, Michel Galy. Diplômé en sciences économiques à l’Université de Philadelphie, aux États-Unis, Alassane Ouattara devient gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) en 1988. Dans les années 90, il est le premier Africain à occuper le poste de directeur général adjoint du Fonds monétaire international (FMI). Cette expertise de haut fonctionnaire lui permet de faire son entrée sur la scène politique ivoirienne. Car au pays du cacao, le “miracle” économique post-indépendance laisse place à la crise. Pour redresser les finances publiques, Félix Houphouët Boigny – “père de la nation” ivoirienne- lui confie la présidence d’un “Comité interministériel chargé de l’élaboration et de la mise en application du programme de stabilisation et de relance”, en avril 1990.

Libéral, Alassane Ouattara mène une politique de privatisations et réduit drastiquement les dépenses publiques. Impopulaires auprès de la population, ces mesures d’austérité sont saluées par la communauté internationale. Dans son discours du 6 août, il vante l’économie ivoirienne comme “l’une des plus dynamiques au monde”, et de poursuivre : “Pendant mes neuf années de gestion, nous avons placé la Côte d’Ivoire sur une trajectoire irréversible de développement”. Selon la Banque mondiale, la croissance économique est d’environ 8 % par an depuis 2012 en Côte d’Ivoire. Cependant, la corruption reste monnaie courante. Pour le politologue Michel Galy, il est “important de différencier croissance et développement. Si des routes ont été construites, la population s’est, elle, fortement appauvrie. Le système Ouattara se caractérise par un hyper endettement de l’État et l’enrichissement d’une caste”.

En coulisse, un personnage fait couler beaucoup d’encre. Il s’agit de la première dame, Dominique Ouattara. C’est en 1991 que leur mariage est célébré à la mairie du XVIème arrondissement de Paris en présence notamment de Martin Bouygues. Avant de se consacrer aux bonnes œuvres avec sa Fondation Children of Africa, Mme Nouvian, de son nom de naissance, est à la tête d’un empire de l’immobilier. Ex-PDG du Groupe AICI International, elle gère le patrimoine de la famille Bongo, mais surtout celui laissé par Félix Houphouët Boigny à sa mort. Cette période opaque fait, encore aujourd’hui, l’objet de débats brûlants en Côte d’Ivoire. Un portrait paru dans le journal Le Monde la décrit en ces termes : “Coach autoritaire et bling-bling d’un politicien falot selon ses détracteurs, elle est, aux yeux des pro-Ouattara, une bonne fée dont la fortune et le carnet d’adresses ont aidé le nouveau président à traverser d’innombrables épreuves.” 

Indéniablement, elle est de tous les combats du couple. Tempêtes médiatiques et judiciaires, exils, jusqu’à cette tentative d’assassinat en 2002, où le couple “ne survit qu’en escaladant le mur de sa résidence abidjanaise et en s’enfuyant dans le coffre d’une voiture”, relate Le Monde. Ancien ministre des Droits de l’Homme, Joël N’Guessan est un proche d’Alassane Ouattara. Il décrit un homme “toujours à l’heure”, “précis” et doté d’une “force de travail impressionnante”. “Lors de notre première rencontre, nous avions rendez-vous à 18h et à 17h55, il m’attendait déjà devant la porte”, raconte t-il. Outre sa ponctualité, c’est la “prévenance” du chef de l’État qui l’émeut : “Je suis atteint d’un handicap physique. Pour m’éviter de marcher, Alassane Ouattara a garé sa voiture plus loin et m’a laissé la place la plus accessible”.Admiratif, ce cadre au conseil politique du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP, parti d’Alassane Ouattara) poursuit : “Un jour il m’a confié que ses journées se terminaient à 00h pour commencer à 4h du matin. Il  épluche tous les rapports qu’il corrige à la virgule près. Rien ne lui échappe”.

“Redoutable animal politique”

Sous une apparence de “technocrate policé” selon ses détracteurs, se cacherait en réalité “un redoutable animal politique”. Né le 1er janvier 1942 à Dimbokro, dans le centre du pays, Alassane Dramane Ouattara, surnommé “ADO”  passe sa jeunesse en Haute Volta (actuel Burkina Faso). Alors pour l’écarter de la présidentielle de 1995, Henri Konan Bédié instaure le principe “d’ivoirité” dans le code électoral. Désormais, tous les candidats devront justifier “être Ivoirien de naissance, né de père et de mère eux-mêmes Ivoiriens […] n’avoir jamais renoncé à la nationalité ivoirienne […] et résider de manière continue en Côte d’Ivoire depuis cinq ans”. Sommé de se justifier, ADO boycotte le scrutin et quitte le pays pour préparer sa riposte.

En 1999, il prend la tête du Rassemblement des Républicains (RDR), et entend se présenter à la présidentielle de 2000. Encore une fois, sa candidature est rejetée pour “nationalité douteuse”. Chassé par un coup d’État en décembre de la même année, Henri Konan Bédié est forcé à l’exil. Après des affrontements sanglants, la présidentielle du 26 octobre 2000 voit triompher “l’opposant historique”, Laurent Gbagbo. Ce dernier, qui entend initier une “réconciliation nationale”, restitue à ADO son certificat de nationalité. Cette décision marque son retour dans le jeu politique ivoirien. Même en mauvaise posture, ADO bénéficie d’un atout de poids : l’opinion internationale. “Il a compris très tôt l’intérêt d’avoir les médias occidentaux de son côté. Il a ouvert les zones rebelles à beaucoup de journalistes à cette époque. Sa communication est très maîtrisée, contrairement à celle de Gbagbo qui, avec ses idées marxistes, pense que les bonnes intentions suffisent”, analyse Michel Galy.

Acculé et fragilisé par un putsch manqué, Laurent Gbagbo valide la candidature Ouattara à la présidentielle de 2005. Mais la société est profondément divisée entre le sud chrétien pro-Gbagbo et le nord musulman pro-Ouattara. Ce scrutin aboutit à une crise qui fait plus de 3 000 morts et traumatise profondément les Ivoiriens. Après plusieurs reports, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, ennemis d’hier, s’allient pour créer le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP). Très controversée, l’issue de la présidentielle de 2010 fait débat. Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo arrivent en tête au premier tour. La Commission électorale indépendante (CEI) déclare ADO vainqueur. Le lendemain, ces résultats sont invalidés par le Conseil constitutionnel, qui proclame la victoire de Laurent Gbagbo. Coup de théâtre quand, quelques heures plus tard, l’ONU reconnaît la victoire d’Alassane Ouattara. Appuyé par l’armée française, ancienne puissance coloniale, ADO accède au pouvoir. Il est réélu en 2015 avec plus de 83 % des voix au premier tour.

Le mandat de trop ? 

Aujourd’hui, Alassane Ouattara ne peut compter que sur son parti, le RHDP. Du côté de la France, le malaise est grand. Car la Côte d’Ivoire constitue une base arrière stratégique dans la lutte contre le djihadisme au Sahel. La stabilité du pays est donc primordiale. Si l’affaire embarrasse, c’est aussi parce qu’elle risquerait de faire des émules en Guinée voisine où le président Alpha Condé, 82 ans, pourrait en profiter pour convoiter un troisième mandat. Alors que la date limite du dépôt des candidatures est fixée au 31 août, la situation politique est tendue en Côte d’Ivoire. A trois mois de la présidentielle prévue le 31 octobre, la crise post-électorale de 2010-2011 qui avait fait 3 000 morts, demeure dans tous les esprits.

Source : Oumy Diallo / LSi Africa

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